Bugonia : le cinéma oscarisé revisite l'esthétique du milieu du siècle
Dans le film primé
à l'Oscar Bugonia, Yorgos Lanthimos et son équipe de production ont méticuleusement intégré des pièces de mobilier emblématiques du milieu du siècle. Plus qu'un simple décor, ces objets deviennent des symboles puissants, révélant les complexités psychologiques de l'héroïne, interprétée avec une intensité troublante par Emma Stone.Un jeu de miroirs entre humanité et artificialité
Dès les premières scènes, l'œil du spectateur est immédiatement captivé par la présence des célèbres chaises de Barcelone de Ludwig Mies van der Rohe. Leur couleur change, passant du noir au blanc au fur et à mesure que Michelle, incarnée par Emma Stone, avance vers son bureau. Cette subtile variation suggère un jeu de dissimulation, une tentative de se présenter sous un jour plus acceptable.
Le choix de ces pièces n'est pas anodin. James Price, le décorateur du film, les décrit comme des « trophées », des symboles de la civilisation humaine. L'ironie réside dans le fait que ces objets, par leur perfection et leur froideur, contribuent à l'isolement de Michelle. Ils deviennent ainsi le reflet de sa propre étrangeté, une tentative désespérée de s'approprier une forme d'humanité.
L'influence des classiques de la science-fiction est palpable. Le film s'inspire de 2001, l'Odyssée de l'espace de Stanley Kubrick, avec ses chaises Djinn et ses tables Saarinen, ainsi que de L'Impitoyable de 1965, pour créer des décors minimalistes empreints d'une atmosphère inquiétante. L'esthétique du milieu du siècle, associé à l'ère de la course à l'espace, est ainsi réinterprétée pour souligner la distance émotionnelle de Michelle.
Des détails qui révèlent une menace sous-jacente
Parmi les pièces de mobilier notables, on retrouve la lampe Taliesin 2 de Frank Lloyd Wright, dont la forme évoque une silhouette humaine, et la lampe Ribbon de Claire Norcross, d'une esthétique étrangement organique. Les fauteuils de Jan Bocan, avec leurs lignes à la fois brutalistes et courbes, ajoutent une touche de tension visuelle à la maison de Michelle. Le choix d'une chaise Imola de Henrik Pederson, rappelant celle utilisée par le méchant Ernst Stavro Blofeld dans You Only Live Twice, sert d'allusion à la nature perverse de Michelle. Le design de cette chaise, avec son repose-tête ailé, est particulièrement troublant.
Au-delà de la simple esthétique, le mobilier contribue à construire le personnage de Michelle. Ce n'est pas une simple mise en scène, mais un élément narratif essentiel. Car la perfection froide de ces objets contraste avec la menace qui émane de l'héroïne, faisant de l'espace de vie de Michelle un tableau glaçant de l'humanité déformée.
Le film ne se contente pas de montrer des objets de luxe; il explore la manière dont la consommation et l'idéalisation peuvent masquer des vérités plus sombres.